3e prix
catégorie jeunesse

LA FAÇADE par Catherine Vallée-Dumas

 

7 h du matin. Le réveil sonne. Une autre journée commence. Je secoue mon mari. Il cligne des yeux, puis ouvre ses paupières encore toutes endormies. Je l’embrasse et sort en trombe de la chambre à coucher.

-Les enfants, réveillez-vous!

Je descends l’escalier et commence à préparer le déjeuner dans notre immense cuisine équipée à la fine pointe de la technologie. Je fais le café, prépare les rôties. Du beurre d’arachide pour Clara, de la confiture aux fraises pour Jérôme, et voilà, le tour est joué. Les enfants grignotent. Mon mari descend et prend son café. Je l’embrasse et avant qu’il ne sorte et fasse claquer la porte derrière lui. Il est reparti pour une autre journée de travail. Les enfants se lèvent de table à leur tour.

-Brossez-vous les dents!

Trop tard. La porte vient de claquer à nouveau en faisant un bruit assourdissant. Je profite du calme provisoire de la maison pour déjeuner à mon tour. Le silence est vite interrompu par le « ding dong » retentissant de la sonnette. Cette porte ne me laisse aucun répit. Je vais ouvrir. C’est madame Charbonneau, une vieille femme que je coiffe régulièrement tous les mardis. Je la fais entrer en souriant et la conduis au salon de coiffure. Elle me parle du beau temps, ce à quoi j’acquiesce.

-En effet, c’est une journée magnifique!

Puis elle repart aussi vite qu’elle est venue pour n’entrer dans ma vie à nouveau que mardi prochain.

-Au revoir!

J’appelle ensuite deux de mes amies avec qui j’avais prévu de dîner. Nous allons au restaurant, mangeons et faisons quelques boutiques dans l’après-midi. Je retourne à la maison juste au moment où les enfants rentrent de l’école. Je leur fais une collation, des fruits bien évidemment, les aide à faire leur devoir et commence à préparer le souper.

Lorsque mon mari entre, tout est prêt. La table est mise. Il m’embrasse et nous mangeons. Les enfants ont fini en 5 minutes et se mettent à courir sur les 3 étages de la maison. Je les laisse faire leur manège un certain temps, puis leur fais prendre un bain et les mets au lit. Je rejoins mon mari. Nous écoutons la télévision un certain temps. Il se lève et va se coucher. Je n’ai pas sommeil. Il me laisse seule.

Seule. Dans le calme et le silence. C’est moment sont rares et ce sont ceux où je suis la plus vulnérable. Dans le tumulte de ma journée d’automate, je n’ai pas le temps de penser à autre chose qu’à ce que je fais, mais quand je me retrouve seule dans le silence la vérité me frappe de plein fouet, si claire qu’elle en devient aveuglante. Alors soudainement, il y a quelque chose qui se brise en moi, se répand dans tout mon corps, s’infiltre dans chacune de mes veines et se rend jusqu’à mon cœur pour le faire exploser. Mes larmes inondent mon visage et c’est au prix d’un terrible effort que je ravale mes cris de haine et de rage qui risquent à tout moment d’exploser tel un volcan en fusion.

Ma vie est cruellement belle. Des torrents de joie, des hurlements de bonheur, des orages d’allégresse. Mais, derrière cette façade soigneusement bâtie d’existence parfaite se cache ma détresse dissimulée à coup de sourires et de gestes d’affection. Le peu d’amour que j’avais pour mon mari s’est rapidement transformé en dégoût et aversion. Mes enfants sont deux marmailles puantes et braillardes. Les femmes que je coiffe, de vieilles mégères en manque d’attention. Mes amies, comme toutes les amies, des hypocrites qui attendent le jour parfait pour me détruire et me briser. Et moi, je suis là à faire semblant, à faire semblant que je suis heureuse alors que je sais pertinemment que ma vie ne me mène nulle part. Encore d’interminables années de cette existence pathétiques et je mourrai. Je pourrirai 6 pieds sous terre et personne, absolument personne ne se souviendra de moi.

Je souffre cruellement, mais je ne dirai rien. Ces pensées, une femme peut les avoir, mais il ne faut jamais, au grand jamais les crier tout haut. Il ne faut pas briser le mince fil qui retient l’équilibre sur lequel ma vie repose. Autrement, tout risquerait de basculer dans le néant. La terre doit continuer de tourner, les saisons de succéder. La vie est une roue qui tourne en rond, un cycle infini. On n’y peut rien. C’est pour cette raison que demain je me lèverai et ne dirai rien. C’est pour cette raison que je ferai semblant d’être celle que je ne suis pas. Je serai une fois de plus l’imposteur de ma propre vie.

7 h du matin. Le réveil sonne. Une autre journée commence…