2e prix
catégorie jeunesse

L’ADMIRATEUR par Joanie Bouchard

 

Il m’observe depuis longtemps, je ne saurais définir le moment exact qui entama sa frénésie obsessionnelle. Et le spectateur naïf : le voyeur malsain, haletant devant l’extase de l’attente qui pousserait plausiblement les rouages de l’intrigue jusqu’à son dénouement; il est posté non loin, je perçois sa silhouette effacée du coin de l’œil. Les lieux sont bondés, mais l’admirateur, lui, se montre en face. Il brave l’éclairage pâle et malade de ces deux fluorescents qui pendent au-dessus de ma tête, ma place médiocre sur scène : une aura malgracieuse. Un sanctuaire de mauvais goût, il y pénètre sans y prêter garde, désinvolte malgré un petit quelque chose d’austère… dans sa voix apparemment.

Une succession de matins, la même routine. Ses iris opalins balayent les lieux modestes, mains dans les poches ou peut-être quelques doigts fins effleurant timidement le tissu lisse de sa cravate, à la dérobée, qu’un frôlement discret. Il décrit quelques cercles de sa démarche léthargique, élève le menton, scrute les parages. Il est comme ça, l’admirateur, il savoure le moment puis se délecte de chaque seconde avec une fainéantise préméditée. Les filles l’attendent, elles s’appuient les coudes sur la table ou encore tournent le dos, la mine désintéressée, un habile subterfuge incitant l’homme à faire le premier pas. Elles en tirent satisfaction, il me semble, du moins j’ose montrer ma face à la foule. Certains seraient honteux de la profession, j’en conviens, mais passé la porte, l’antre transgressé, le point de non-retour est piétiné, franchi.

Je détache faiblement les lèvres, pousse un soupir maussade, élève la paume en l’appliquant de revers contre mon menton. L’attente est longue, elle me tue chaque fois. Autant les autres enfilent les clients comme de mauvaises chansons qui occupent les ondes radiophoniques : on les écoute à contrecoeur pour ensuite, le supplice touchant à sa fin, les oublier. Je tente malgré moi de sourire, du moins, de leur faire croire qu’ils existent pour moi. La matinée s’étire et ils défilent, tous les mêmes. Cravates, vestons, respectables dit-on. Ils commettent cependant cette petite échappatoire et certains récidiveront… non, ils reviennent tous un jour ou l’autre. Ne pas en faire part à leur femme, c’est sacré. La pauvre dame au foyer deviendrait écarlate probablement face à ce parjure à la ligne de conduite. Leurs airs de grand homme, d’auguste personnage, c’est une farce. Du moins, certains y initieront leur fils qui le matin venu, les enfants en classe et l’épouse à la maison, dériveront du chemin menant à leur travail. Tous les mêmes, j’insiste!

Mais non…l’admirateur lui, c’est la perle. Il n’échange pas les filles comme de simples rebus, ne les confond pas entre elles. Il n’a d’yeux que pour moi. Depuis des mois, il attend, médite puis résigné se dirige en ma direction. C’est de cette manière que j’en ai déduit qu’il m’aimait. Car les proies sont faciles, elles sont à portée de main et le vice de ces pantins, aussi faibles devant la tentation, est sollicité depuis l’instant où ils sont entrés. Les autres me croient folle, déclarent que les clients nous prennent pour des animaux, une assemblée de bétail dans laquelle on pige. Elles disent que ces hommes se moquent de nous, qu’ils nous rient au nez et s’empressent de nier leur séjour ici. Je garde espoir. L’admirateur a peut-être glissé un mot à propos de moi à quelconque collègue entre deux gorgées de café. Il a probablement révélé son vice caché, perdu au creux de sa tour à bureaux ou alors adossé contre le métal rutilant de sa décapotable.

Il tourne les talons et s’approche enfin, brise son isolement. La main dans sa poche, j’entends déjà les pièces qui se heurtent les unes aux autres, un chant métallique. Il en aura quelques-unes pour moi; la plupart retourneront au patron néanmoins. J’en ai besoin, de cette disette, d’une maigre pile de billets verts. Je voudrais bien qu’il m’en déborde du porte-monnaie; je ne demeurerais donc pas ici, en ce moment, à me morfonde dans l’un des rangs les plus méprisés de la classe hautaine. Peut-être l’aurais-je connu ailleurs, l’admirateur, dans sa tour à bureaux ou dans l’un des spacieux stationnements où j’aurais égaré mes pas près de sa décapotable. J’échangerais mes vêtements douteux contre l’un de ces habits respectables qui semblent crier : « Je suis meilleure que vous! » Je serais quelqu’un et il m’aimerait pour cela. Il quitterait sa femme mesquine, tisserait de longs éloges à mon égard qu’il répéterait sans cesse entre deux gorgées de café à qui veut bien l’entendre; à rendre ses collègues malades de mon prénom.

Lorsqu’il arrive, je me raidis, frémissante, tentant d’aborder un air anodin au mépris du voile rosé qui se dépose sur mes pommettes. Je devrais m’y habituer; la réaction s’enclenche malgré moi. Et à chaque fois, mon cœur bat à tout rompre, tambourine violemment dans sa cage. Il me sourit timidement, me salue par mon nom, et ce, sans égard pour les luminaires maussades, mes atours minables et ma voix balbutiante. Il me tend une poignée de pièces qui s’évadent de mon emprise, me glissent entre les doigts et retombant, s’éparpillent. Je murmure quelques excuses au sol croirait-on, le visage cramoisi de honte puis je lui donne finalement sa commande; elle était prête, c’est toujours la même. Il l’empoigne, abaisse ses yeux sur mon uniforme, accroche du regard l’écusson où l’on y désigne mon nom.

Merci Catherine.

Ce fut un plaisir de vous servir Monsieur, merci de manger chez « Frites rapides. »