1er prix
catégorie jeunesse

MER AMÈRE par Anne-Sophie Gobeil

 

Les yeux rivés au plafond de ma chambre, aveugle et sourde à tout ce qui m’entoure, je reste immobile, étendue sur mon lit. Je ne pense à rien.

Enfin, oui, je pense. Je pense à toi, mon frère.

C’est le trente octobre aujourd’hui. Ça te rappelle quelque chose?

Sûrement. C’est le jour où tu es parti. Ça fait un an aujourd’hui.

Ça faisait longtemps que tu voulais t’en aller. « Je n’en peux plus de vivre ici » me disais-tu, faisant les cent pas dans ta chambre, fébrile. « Il faut que je m’en aille. Je vais devenir fou. »

Effectivement, tu étais presque dérangé à force d’y réfléchir. Tu me demandais même de l’aide. « Trouve un endroit par où je pourrais passer. Je ne veux pas qu’ils me trouvent. Tu ne diras rien? » Et je te jurais que non, je ne dirais rien; je me taisais docilement. Tu avais l’air si attaché à ton projet… Tu ne faisais qu’en parler et tu reprenais de l’énergie. Pourtant, j’ai longtemps essayé de te raisonner, de te faire comprendre que tout le monde souffrirait.

« Ça ne changera rien à leur vie. Je m’en vais et ils n’en sauront rien. Dis-leur que je suis parti parce que je n’en pouvais plus de leurs restrictions. Dis-leur tout ça et regarde-les pleurer. »

Regarder pleurer nos parents en silence? Cette fois, tu allais un peu loin. Tu voulais tant leur faire mal… Je ne comprends toujours pas pourquoi tu nous as infligé cette douleur. Aujourd’hui, ça fait un an depuis que tu es parti et j’ai encore mal à penser à toi. Les mois ont passé depuis, des mois à me culpabiliser, à me retirer du monde, coupée de mes amis, isolé dans une solitude amère. Cet isolement, je me l’imposais moi-même. À demi par choix, à demi parce que je me détestais d’avoir contribué à ton départ. Aujourd’hui, ça s’estompe, mais pour l’instant, je t’en veux férocement de nous avoir quittés ainsi. Oui, on s’est relevés. Oui, la vie a continué. Mais quelque part en moi il y a un point de rupture. Une déchirure irréparable, un néant destructeur qui ne tend qu’à m’aspirer et à m’amener sur le même chemin que toi.

Le chemin de l’exil. Sans retour.

Je t’en veux de l’avoir suivi, d’avoir fait le choix irrévocable de nous quitter tous. Et je ne peux pas arrêter de t’aimer, pas plus que je n’ai su t’empêcher de partir avec mes plaidoyers à demi convaincus, écrasés par ta propre certitude que ce que tu faisais était la seule option possible.

Je t’en veux, mon frère. Et je m’en veux autant qu’à toi.

Quand je te fixais, silencieuse, alors que m’exposais ton idée, tu me disais sans cesse d’arrête de faire cette tête d’enterrement. Tu disais d’attendre que papa soit mort…

Si tu étais là, espèce de traître, tu saurais qu’il est mort maintenant. Tu saurais que c’est ta faute. Tu saurais que c’est toi qui l’as tué avec ta fuite hypocrite. C’est toi qui lui a fait mal.

-C’est ta faute!!! m’écriai-je à haute voix, les larmes aux yeux. Tu es parti et il s’en est voulu de n’avoir pas deviné que tu voulais partir! Il est mort maintenant! C’est toi qui l’a achevé!!!

J’ai mal. Trop mal. Tu es parti. Je t’en veux tant. Papa est mort… C’est ta faute.

C’est ta faute, et tu es là devant moi, comme tant de fois, à me regarder… Mais tes yeux ne sont pas les tiens… Il y a trop de haine dedans…

-Va-t’en!!! hurlai-je.

Pourtant tu ne pars pas, tu restes là à me dévisager… Je me jette sur la porte, l’ouvre à la volée, puis dévale les escaliers comme une folle. Il faut que je sorte. J’étouffe. C’est toi qui m’étouffe.

Le vent m’assaille aussitôt que je mets le pied dehors. Il pique mes joues, fouette mes cheveux.

Et il charrie l’odeur de la mer. Maudite mer!

Je marche à vive allure jusqu’au cap surplombant l’océan. C’est de là que tu es parti, mon frère.

En me rappelant l’année dernière, j’ai envie de hurler. De tout détruire.

-Maudite mer!!! criai-je d’une voix rauque. Je te hais!!!! Je hais ton odeur de sel!!! Je t’en veux!!! Je me tais un instant et m’effondre à genoux, les larmes brillant sur mon visage.

-Tu m’as pris mon frère!!! hurlai-je. Tu m’as même volé mon père!!! C’est toi qui l’as tué!!! C’est toi qui lui as fait mal! C’est toi qui a pris mon frère!!! Je te hais!!!!

J’ai tellement mal. J’ai le cœur à vif, les plaies béantes exposées à celle qui me les a infligées.

-Je te hais!!! C’est ta faute s’il est parti!!!!

À cet instant, ces souvenirs que je repousse de tout mon être me reviennent.

Le soir du 30 octobre, l’an passé… Il pleuvait à boire debout. Maman était à l’hôpital avec papa. Tu m’avais dit que tu allais te promener; ce ne serait pas long.

Après trois quarts d’heure, je me suis inquiétée et je suis sortie. J’avais deviné que tu voulais mettre ton projet à exécution. J’ai couru comme une damnée jusqu’au cap.

Tu étais là, fixant la mer à tes pieds.

Tu t’es retourné quand j’ai crié ton nom. Tu m’as regardée. Je pense que tu pleurais.

Puis tu as fais un pas. Un seul pas. Le seul qu’il fallait.

Dans le vide.

J’ai hurlé, couru jusqu’à la plage telle une aveugle. Tu étais déjà revenu à la rive…

Tu étais mort.

Je t’ai ramené sur la grève, trempée jusqu’aux os. Je t’ai supplié de te réveiller. Tu n’en as rien fait. Je savais bien que tu ne t’éveillerais pas. Et pourtant je voulais tant y croire, croire que tout n’était qu’un cauchemar, que tu allais ouvrir les yeux, me dire que ce n’était rien… Et pourtant, c’était vrai. Trop vrai. Cette douleur en moi, elle était trop vive pour être fausse.

Et quand maman nous a trouvés, tes vêtements, ton corps avaient l’odeur de la mer. Moi aussi.

Désemparée et furieuse, je me lève d’un bond, fixant l’océan devant moi.

-Je te hais!!! Maudit imposteur!!! Tu as volé mon frère!!! Tu as participé à son mensonge!!!

Moi aussi…

Moi qui venait de me lever, je retombe à genoux, assommée par la prise de conscience qui vient de me frapper de plein fouet. C’est trop affreux…

Ce n’est pas l’océan l’imposteur. C’est moi.

J’ai aidé mon propre frère à mourir.

Je me hais. Je hais l’odeur du vent.

L’odeur de ma propre imposture.