3e prix
catégorie adulte

VOLER LA PAPEMOBILE par Philippe Belley

 

Les mots ne viennent qu’au compte-gouttes. Tant qu’à me creuser la tête, je préfère la changer. « Fais-toi z’en pas : tu la vois pas, y’a cache. » Il n’est pas encore dix heures et mes cheveux ne sont coupés qu’à moitié. Dans l’attente, elle insiste : « Dans ces places-là, la misère est ben loin des hôtels. Habituellement, quand on voyage, c’est heureux. » Loin d’être convaincu, mon coiffeur change de sujet. Avec lui, c’est pas compliqué. Un shampoing, des ciseaux, un pourboire. Sa vie, ma vie. Sa fille en Thaïlande; la mienne dans un spoutnik. À dix heures et demi, j’ai la tuque sur les oreilles; la radio d’auto dit que ça touche même les alcooliques. Je m’en remets au journal local où un agent d’immeuble tout droit sorti des années 70 m’offre ses services. Sceptique, je débarque au cimetière.

Pas un son, à part le boulevard, les corneilles et les avions. Pas un chat, à par lui. « Dans un corbillard avec des chevaux attelés double, vitré, comme tu vois ça dans Dracula. » Les grands-parents du fossoyeur sont morts à six heures d’intervalle et ils sont montés ensemble vers l’éternité. Le soleil frappe le monument de granit noir soulignant leur passage sur terre. « Le pire de l’ouvrage c’est de recevoir les gens », m’avoue-t-il. De l’autre côté, à contre-jour, des dalles de ciment aux inscriptions illisibles sont captives de la neige tenace. Pas plus idée de la date que du nom. La coulée cache une croix en fer forgé enfouie au pied d’un arbre. Plus bas, une pierre tombale errante, celle du soldat Joseph Milliard. En la soulevant, au moins deux cents fourmis noires et rouges s’affolent. On essaie de sauver le militaire de l’oubli : je passe à un cheveu de recevoir cent cinquante livres de béton armé sur ma tête dure. En sueur, on se met à parler cercueil : « Si tu creuses, plus profond, ben tu peux en mettre six, facilement six, pis même huit, si t’en mes deux au pied. » Tanné de tuer le temps, j’amorce la marche.

Vêtu de mon t-shirt bleu, je croise un Africain habillé comme un ours noir. Dans le fossé, l’hiver n’arrive plus à cacher les cartouches vides, le vin bon marché du marchand et les canettes de liqueur. Un vieux pneu a peine à se maintenir hors du ruisseau. Le pick-up d’un concessionnaire automobile passe à toute vitesse en me promettant que l’on va s’entendre. Une voiture de police est en colère alors que l’odeur du monoxyde de carbone plane toujours.

***

Le printemps déborde. Les arbustes dans le champ en ont jusqu’aux genoux. L’égout n’en peut plus. Au loin, l’épave du Roberval toute rouillée. À chaque fois que je passe devant, je m’imagine propriétaire d’un resto chic ou d’un hôtel éclaté à 500 dollars la nuit. Un escalier double comme dans Titanic, un lustre gros comme le monde, de fausses antiquités teintes en vert. Un bon repas mangé en dix minutes ; la table dégagée en 45 secondes. « Votre salade de riz aux cœurs de palmiers valait-elle ses 17.25$ ? » Une chanson embarrassée d’un message me replonge devant mon débris nautique. Sur la berge, un goéland se lave. En face, un camion – un Mercedes argent – surveille son propriétaire jouer au golf à travers les tas de fumier.

En appuyant distraitement sur les touches de l’appareil interac, j’achète l’inspiration. Mes six cannettes en main, je remercie poliment la caissière, tout en lui rappelant que ma revue n’est toujours pas disponible. La nymphette réplique avec un Super 7. J’accepte la bonne raison qu’elle m’offre de la revoir dans la semaine. Sur le chemin, un ami qui écrit sans virgule me parle de ses prochaines publications. Il est question d’un hôtel cherchant ses étoiles, quelque part entre Moscou et Tokyo. Le lancement se fera à la taverne, en face de l’usine.

L’air absent, j’écoute ma conseillère parler taux et marge. Qu’un prêt personnel est moins avantageux et plus coûteux dans un contexte de rénovation que toute autre alternative. Il va falloir revenir, analyser, évaluer. Elle me prend un rendez-vous avec son collègue qui vend des assurances. « À 65 ans, ça tombe comme des mouches. » Je n’en croyais pas mes oreilles. Les actuaires détiennent la preuve : la retraite est mortelle. Dans ma tête, travailler était plus risqué. « Cette année, il va mourir 124 personnes de 16 à 24 ans; pas123 ni 125 : 124. » Quelques coûteuses propositions plus tard, je repars la tête pleine de nombres. Puis, j’arrête à la bibliothèque où un vent de fraîcheur, soufflant de l’école Saint Alphonse, me chatouille le cou. Je fais le plein de mots que je ne lirai pas. Je fumerais un joint, mais l’infirmière engagée par la compagnie d’assurance n’aimerait pas.

C’est un remix techno d’une chanson hippie qui m’accueille au bar du rang. Si je l’écoutais, j’irais à San Francisco. C’est peut-être là que vit la sœur de Fred, une florissante neurologue. Quand il la visite, il en profite pour lui emprunter son char et monter à Las Vegas. « Les putes coûtent 33 piastres. » Il se dit que trois Américaines pour le prix d’une Québécoise, il y a sûrement une attrape : « À ce prix-là, elles ne font que se frotter. » Ici, les barmaids ne chargent rien pour ça. On leur commande des ailes de poulets pas trop graisseuses. La quinquagénaire à côté de moi enlève enfin sa veste, révélant d’énormes seins. Notre voisin de gauche nous emprunte notre inutile cendrier. Les chaises passent d’une table à l’autre pendant que les grosses bières trônent sur la table de billard. Tous chantent La petite grenouille, qui joue pour une deuxième fois. Avant de partir, c’est de la petite bière : les gyrophares rôdent le vendredi.

À trois heures du matin, de nouveau devant ma page blanche, je constate qu’écrire pour les autres est une imposture. C’est comme voler la papemobile. Pour aller sur la route sans avoir les autorités aux fesses; je dois enlever le cube anti-balles, ajouter des ailerons ridicules, changer la peinture. Elle ne peut garder sa blancheur que si elle reste dans le garage.