2e prix
catégorie adulte
LAMIE par Sandra Brassard
Elle sortait du bureau au moment où je passais dans le couloir. Elle regardait de gauche à droite pour trouver quelquun, nimporte qui. Elle avait une cafetière à donner à une tasse et des bricoles quelle ne voulait plus. Elle me dit en effet quelle partait, dans la semaine, quelle sen allait. Elle foutait le camp. Et si nous navions jamais été des amies proches, javais cette impression trouble davoir été élue comme celle à qui elle dirait les derniers mots dune époque qui tirait à sa fin. Je me sentais la bienvenue dans son intimité à la minute où le départ savérait indéniable. Cest dailleurs toujours de cette manière que se tissent les liens les plus forts : sur lespoir de ce qui aurait pu se constituer avec quelquun si le temps navait pas été si radin.
Je me retrouvai donc à discuter de ses projets davenir en sentant en moi des crépitements, des vagues croustillantes denvie et démerveillement devant la chance quelle avait de pouvoir tout abandonner pour reconstruire ailleurs sa vie. Je lobservais avec ses yeux pétillants et sa bouche qui riait en parlant, et javais lenvie folle de la serrer dans mes bras, de la féliciter, de la bénir même, et de lui faire promettre de me redonner des nouvelles.
Et je me souvins dune histoire que lon mavait racontée à son sujet. Une de ces rumeurs de fond dédifice qui peuplent les conversations des secrétaires. Quelquun mavait raconté quelle était tombée amoureuse dun collègue, et quelle avait couché avec lui. Il semblait quelle ait tout raconté à son conjoint, quelle ait osé lui dire toute la chose dun bout à lautre. Et lui, paraît-il, sétait pointé au bureau pour parler avec celui avec qui elle lavait trompé. Ils se seraient dailleurs quittés en se serrant la main.
Chaque parole qui glissait de sa bouche me rappelait cet épisode étrange qui avait marqué son existence, et que je navais pu partager quen souriant discrètement lorsque je la croisais. Et maintenant que je pouvais lui témoigner mon admiration pour son courage et son intégrité, et que je me sentais plus près delle que personne dautre, je hochais la tête en écoutant les détails qui entouraient la vente de sa maison et le quartier dans lequel elle irait vivre. Il ny avait plus que cette sensation de perte immense et intolérable qui me laissait muette et désolée.
Pendant le temps quelle rangeait le reste de ses affaires, jobservais les meubles qui devenaient tout à coup impersonnels. Les photos denfants et de jardins samoncelaient dans la boîte de carton, et cest comme si javais assisté à la chute simultanée des feuilles dun arbre en plein mois de juin. Au cur même de mon quotidien, je perdais un être cher mais inconnu ; un deuil se préparait à lhorizon comme les nuages menaçants à la fin des journées de canicule, mais je restais là à attendre et à prier que laverse mengloutisse.
Pourtant, elle semblait heureuse : elle avait pris une décision dont elle était fière. Elle sen allait la tête fleurie et les joues roses. Mais moi je ressentais des milliers de petites aiguilles qui se plantaient sous mon chandail, là où se soulève sans cesse ma cage thoracique. Je la perdais sans pouvoir découvrir qui elle était vraiment, et je me retrouvais devant langoisse davoir été trahie par léternité. Un morceau de plus qui laisserait un trou dans le casse-tête de mon existence.
Bien entendu, je lencourageai dans sa démarche. Des rides fines parcouraient son visage en accompagnant ses sourires, et ses cheveux encadraient son regard juvénile. Jaurais voulu lui conter ma vie pour quelle en emporte un souvenir. Jaurais voulu lui raconter mes rêves pour quelle en reconnaisse les bribes sur sa route. Volonté et désespoir se mariaient à ma vision. Elle oscillait entre terre et ciel sans même poser un geste. Javais mal et ne savais même plus à quel endroit. Je souffrais sans même savoir pourquoi exactement.
Sans men rendre compte, elle eut bien vite terminé de ranger ses effets personnels. Il ne restait plus rien sur le mur à part une affiche. Je la lui demandai, et elle me la laissa en me souhaitant bonne chance dans ce que jentreprendrais. Je lembrassai sur les pommettes en lui avouant que jaillais mennuyer delle. Elle me fit un drôle de sourire. Elle marcha jusquau bout du couloir, sengouffra dans lascenseur, et les portes se refermèrent sur sa silhouette frêle. Il faisait froid malgré le soleil qui entrait par la fenêtre ouverte.
Lorsque je transférai laffiche de son bureau vers le mien, je la mis bien en évidence. Jy ajoutai un court message en bas en détachant les lettres ; ce que je ne faisais jamais. Jy inscrivis un petit mot : « En souvenir de ces longues discussions sur l « insoutenable légèreté de lêtre. » On se revoit bientôt! »
Je signai ensuite son prénom sous la dédicace.
Et je me suis mise à y croire, comme tout le monde dailleurs