1er prix
catégorie adulte
QUI VIENT DE LOIN par Jacynthe Girard
La vérité Souvent on ma traitée de menteuse à tort. Peut-être voulait-on garder le contrôle? Soupçonnait-on que je méchappais déjà? Jignore la raison de ces accusations. Cependant, jen garde une profonde franchise pour ce que je choisis de révéler.
Jassiste au gonflement de ma mousse de bain, le corps plein dangoisse. Pas pour la mousse, mais pour le film horrible dans ma tête. Pendant une semaine, jimaginais comment pourraient se dérouler ces retrouvailles. Et cest aujourdhui que je revois ma cousine, après dix ans dabsence, dix ans de silence. Stéphanie la plus-que-parfaite, mon ancienne amie-ennemie. Plus belle et plus populaire que moi. Grâce à elle jai perdu mon copain de lépoque. Je ne comprends pas. Mon désir de la revoir sexplique difficilement. Mais la force de ma curiosité me surprend toujours. Elle surpasse la rancune, les querelles, la distance et le temps.
Deux heures, est-ce suffisant pour me préparer? Je me lave, me frotte, me parfume, me maquille, me coiffe sans trembler. Mes mains froides me façonnent un corps de mondaine. Pour la journée. Je mobserve dans le miroir, cherchant la faille quelle remarquera. Je ne vois rien, plus rien. Serais-ce parce que je pleure, peu confiante et crispée?
Dans le taxi, je parle au chauffeur. Sans arrêt, sans attendre aucune réponse. Jexplique que je revois ma cousine, quelle devrait aimer le restaurant que jai choisi. « Lambiance chic, ça devrait lui plaire. » Je me rassure à chaque phrase. Rassérénée, je pousse la porte du restaurant.
Évidemment, je lattends un quart dheure.
Son apparition bruyante détache mon regard du menu. Les serveurs et les clients la dévisagent. Un chuchotement rampe. Elle semble ravie. « Julia, mon ange, tu es déjà là? Tu ne changes pas, toujours en avance! » Aussitôt assise, elle mexplique quelle a de nombreuses personnes très importantes à visiter. Elle prendra seulement lapéritif avec moi. « Tu sais, je repars bientôt en Italie. Mes enfants sennuient et mon mari ne peut vivre très longtemps sans moi. »
Un peu déstabilisée, je lui relate rapidement les événements majeurs de ma vie : la fin de mes études, mon embauche dans une firme de comptabilité, la maladie de maman, ma vie amoureuse (mes ruptures), mon célibat et mon projet dachat de maison. Elle hoche la tête, parfois vers moi, souvent vers un serveur qui passe près de nous. « Plutôt beau, ce serveur. Il ressemble un peu à mon mari. Sans la prestance, bien entendu. Sans son compte de banque non plus! » Elle éclate dun rire fort, renversant un peu son visage lisse et bronzé vers larrière.
« Tu sais, Julie, comment Eduardo ma séduite? Je sortais dun défilé très couru et jétais épuisée. Les souliers de cette collection torturaient mes pauvres pieds, ma chère. Les designers oublient que les mannequins vont porter leurs vêtements! » Éclatant à nouveau de rire, elle poursuit : « Eduardo, donc, a fait livrer une paire de pantoufles à ma loge. Des pantoufles recouvertes de soie, très jolies. Dedans, il y avait un mot en italien. Il me demandait dêtre sa Cendrillon pour la soirée. Tu devines le reste. Après une cour de plusieurs mois, il ma demandée en mariage. Je regrette que tu naies pas pu venir. » Sans invitation et sans le sou, cela allait de soi. Je nai pas commenté.
Elle me montre les photos de son mariage, de son mari et de ses enfants. Je les ai déjà vues dans une revue à potins. Longuement, elle énumère leurs talents et leurs qualités. Les anecdotes pleuvent sur la nappe blanche. Son garçon joue du violon en virtuose. Sa fille fait de léquitation et peint admirablement pour son âge. Sans parler de son mari. Juste pour lui, lapéro se prolonge. La nausée sassoit dans ma gorge.
Soudain, coup de théâtre! La scène sachève par une sonnerie de téléphone le sien. Elle répond en italien, très vite. Ses sourcils descendent, ses lèvres se joignent en un pincement mécontent. « Garçon, laddition! », crie-t-elle en raccrochant. Elle meffleure de ses lèvres sur les deux joues, en souriant. La colère transperce ses yeux.
Voilà. Cétait ma cousine, la célèbre et richissime enfant du pays. Elle séloigne, la tête vers le ciel, sans manquer loccasion donduler ses hanches devant les hommes présents.
En sortant du restaurant, je décide de marcher. Mon allure na plus besoin de ménagements et de soins. Lair doux frôle mes joues duveteuses, trop poilues selon Stéphanie. Jamais je ne serai une princesse comme elle. Je reste la souillon, marchant à laise dans les cendres. Lenvie dun hot dog monte en moi.
Contrairement à Stéphanie, la faim me possède fréquemment. Même durant la nuit. En mapprochant du kiosque à patates frites, je croise une collègue avec son bébé. Nous parlons du travail, de son enfant, de mes projets. Puis elle sort un journal de son sac. « Julie, tu sais ce qui arrive à ta cousine? Javais hâte de te montrer » Elle se penche vers moi et adopte son ton des grandes confidences. « Son mari la quitte pour un homme. Et il demande la garde des enfants, tu te rends compte? Paraît-il quelle est ruinée. Une clause de leur contrat de mariage empêche un partage des biens, en cas de divorce » Elle me donne les détails de larticle, jubilant de me les apprendre. Je ne lécoute plus. Je me sens incroyablement légère, étrangement bien.
Je rentre à la maison en fredonnant. Je repense à ma rencontre avec ma cousine. À son assurance. Quelle fameuse actrice! Elle a manqué sa vocation. Connaissant sa véritable vie, je me sens pourtant incapable dempathie pour elle. Au contraire, ses malheurs illuminent ma journée. Ce sera un de mes grands secrets, parmi ce jardin de vérités que jévite de révéler. Car après tout, je ne suis pas une menteuse. Pas comme elle.