2008

Textes gagnants

 

Catégorie jeunesse

1er prix :
Asyntaxie par Paul Boivni- Wisniewski

2e prix :
Le mystère du vestiaire par Dany Hudon

3e prix :
non-attribué

 

 

- 1er prix -
catégorie jeunesse

Paul Boivin-Wisniewski
ASYNTAXIE
On sous-estime parfois le pouvoir des mots. Peut-être parce qu’on les utilise chaque jour, chaque heure de nos journées. C’est notre moyen de communication, notre façon de se renseigner et de prendre conscience de ce qui nous entoure. Ce sont de simples lettres, mises bout à bout, auxquelles on donne une signification à la fois sonore et sémantique.
Avec ces mots, on finit par créer des phrases. Machinalement, on les enchaîne à la file indienne, entre la majuscule, la grande, la belle, la reine du commencement et le point final, cette poussière quelconque qui a le pouvoir de tout arrêter.
Et puis, on continue l’opération. On met une phrase, puis une autre, et encore une autre, jusqu’à en former une histoire. Un roman d’horreur, un polar, une nouvelle psychologique. On crée un monde virtuel, fantaisiste parfois, où les personnages sortis tout droit de notre imagination ont une vie, respirent et cohabitent. On utilise les mots pour jouer avec les sentiments des lecteurs. On s’amuse à leur donner des sueurs froides ou même des chaleurs. On les fait entrer dans un vestiaire qu’on appelle livre, où chaque manteau représente un mot, une action, une émotion. De ces manteaux, il y en a de tout acabit.
Il y a le grand manteau rouge. En feutre. Ce manteau-là, on vide ses poches et en jaillissent les mots d’amour, les vrais. Sur sa couture, on peut lire les premiers ébats amoureux des jeunes filles, les premiers battements d’ailes d’un papillon que l’on nomme passion. Dans la manche, se retrouvent toutes les premières lettres d’amour, celles que le temps a jaunies et froissées. Celles de nos amours candides. Et puis, si on fouille bien la doublure et qu’on ouvre bien les yeux, on pourra peut-être voir l’ombre furtive d’un «Je t’aime».
Ce manteau-là, il est là depuis longtemps, mais personne ne le réclame. Il est dans un coin, au fond du vestiaire, là où personne n’a accès. Pourtant, il est beau, le manteau rouge. Il va bien à tout le monde ce manteau-là. Il met en valeur les yeux, les courbes, les jambes; tout dépend de la personne. Il est même parfumé. À l’eau de rose le vendredi et aux fleurs bleues le mardi. Tout le monde le veut, mais personne ne le trouve. Ainsi, on se contente de beaux manteaux qui paraissent bien, mais qui ne durent qu’un temps. Et pourtant, il est là, caché au fond du vestiaire, le manteau rouge.
Il y a aussi la petite veste noire, en cuir. Elle est bien en vue, celle-là : c’est la veste de la torture, de la cruauté. Elle est placée sur le comptoir, au vu et au su de tous. Pour que tout le monde puisse l’admirer. Sur son dos et ses épaules, on peut apercevoir les dessins de la mort, entre les déchirures et les trous laissés par des balles perdues. Posée sur son cœur tel un roi sur son trône, la croix gammée fait office de joyau. Les poches n’ont pas de fond; elles contiennent le mensonge et le vice. On y met la main et on peut empoigner des billets de vingt dollars, ceux-là même que le père a volés à son fils pour aller jouer au casino. Et quand on regarde l’intérieur, on voit la trace que son sang a laissée…
C’est drôle tout de même! C’est drôle comme personne ne veut la petite veste de cuir, mais comme tout le monde la porte à la place des autres capes, pelisses et houppelandes. Comme la voie de la méchanceté est, malgré nos convictions et nos désirs, la plus souvent empruntée. Comme le viol et le vol sont à la mode. Probablement parce que le cuir lui aussi, fait bien à tout le monde. Parce que sans manteau de laideur et de mort, on ne se souviendrait pas à quel point le manteau rouge était confortable et douillet.
On sous-estime parfois le pouvoir des mots. Peut-être parce qu’à force d’habitude, on n’oublie que les mots ont le pouvoir de détruire.
Adieu mon chéri…

 

 

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- 2e prix -
catégorie jeunesse

Dany Hudon
LE MYSTÈRE DU VESTIAIRE

Comme à tous les matins, je me réveille et descends à la cuisine. Tout juste tiré des brumes du sommeil, je suis calme et encore tout endormi. Mon fidèle ourson en peluche sous le bras droit et ma doudou sur l’épaule gauche, je m’avance tranquillement et m’assoie à la table pour déguster les délicieuses crêpes que maman a préparées. Alors que j’en suis à ma troisième bouchées, ma mère m’annonce :
- Benjamin, mon petit garçon, ce soir nous allons à une fête!
- Quelle fête? demandai-je avec difficulté.
- Ça c’est une surprise! termina-t-elle en m’adressant un clin d’œil.
Une fête surprise! bien que je trouve ça étrange, je ne peux m’empêcher d’être content. À mon âge, ces soirées sont excitantes. Je m’empresse de terminer mon assiette et vais jouer avec mes voitures pour faire passer le temps.
[…]
J’entre dans la grande salle où la réception devait avoir lieu. Je serre la main de ma maman un peu plus fort à la vue de tous ces gens. Plusieurs font partie de ma famille, mais d’autres me sont complètement inconnus. De grands hommes, de vieilles femmes et de petits enfants comme moi; il y a vraiment tous les types de personnes. Je m’assoie à une table que maman a soigneusement choisie. Je tiens à rester près de papa alors je lui demande de s’asseoir à mes côtés. Je me sens en sécurité lorsqu’il est près de moi. Mon père est grand et fort, il pourra me protéger contre tous ces gens.
Après quelques minutes, maman se lève de sa chaise et se dirige vers une pièce un peu à l’écart. Le seul accès possible est une petite porte blanche qui grince en se refermant d’elle-même. En regardant maman franchir cette ouverture, je ne peux retenir le frisson qui me parcourt le dos. J’ai un mauvais pressentiment. Les minutes passent et je ne suis pas capable de détourner mon regard. J’attend impatiemment le retour de maman. Que se passe-t-il de l’autre côté de cette porte? L’attente est trop pénible. Même si papa discute avec d’autres gens, je décide de le déranger afin qu’il m’informe sur la situation.
- Papa… Où elle est maman? demandai-je d’un air nerveux et incertain.
- Elle est allée porter son manteau au vestiare
- Papa… C’est quoi un vestiaire?
Malheureusement, papa ne prend pas le temps de me répondre et reprend sa discussion avec l’homme à ses côté. Je m’inquiète toujours, mais je ne peux rien y faire. Soudain, papa se lève et me dit qu’il va lui aussi porter son manteau au vestiaire. « Je serai de retour dans quelques minutes » est la seule phrase rassurante qu’il ait prononcée. Papa m’a dit de l’attendre comme un grand, voici donc ma chance de lui prouver que je ne suis plus un enfant. Je le vois franchir la porte et disparaître dans cette pièce à la fois si intrigante et terrifiante. Peu importe ce qui se passera, je vais rester bien assis sur ma chaise et attendre le retour de mes parents.
Les minutes passent et ils ne sont toujours pas de retour. La pièce continue de se remplir. De nouvelles personnes arrivent à tout moment. Certaines, après avoir dit bonjour à leurs amis, franchissent cette porte blanche et disparaissent dans la pièce. Étrangement celles-ci reviennent presque aussitôt et vont s’asseoir dans la pièce. Je me demande bien où mes parents sont passés. Je décide de me retourner, dos à la porte afin de me changer les idées en attendant leur retour.
La pièce est comble, il n’y a presque plus de sièges vides. Toutes ses grandes personnes font beaucoup de bruit. Des femmes qui ne cessent de parler, des hommes qui éclatent de rire avec leurs grosses voix sourdes qui emplissent la salle; je ne me sens pas bien. Le regard de plusieurs personne est tourné vers moi. Je suis seul, vulnérable et si petit. J’angoisse. Je n’ai pas ma place ici! Le filet de tous ces regards se referme sur moi et je ne peux rien y faire. J’ai chaud, j’étouffe. Que faire?
Je n’en peux plus! Je dois savoir ce qui se passe dans cette pièce, dans ce vestiaire… Si au moins papa avait pris le temps de m’expliquer! Je marche lentement vers la porte blanche. Le poids de tous ces regards semble appesantir chacun de mes pas. Je saisis la poignée de fer. Elle est froide. Je rassemble toute ma volonté… Mon cœur bondit à un rythme effréné dans ma poitrine. J’ouvre finalement la porte!
- SURPRISE!!!
Tous mes amis sont rassemblés dans cette petite pièce. J’étais tellement angoissé que j’en avais oublié que c’était mon anniversaire. Mes tantes et mes oncles viennent m’embrasser et moi, je suis là, à pleurer comme un petit bébé, trop secoué par cette aventure pour en profiter.

 

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- 3e prix -
catégorie jeunesse

non-attribué

 

 

Textes gagnants
Catégorie adulte

 

1er prix :
La fille au vestiaire par Marc-Olivier Doré

2e prix :
De l’efficacité relative d’un vestiaire selon son environnement
par Marie-Hélène Martel

3e prix :
Chroniques d’un vestiaire angoissé par Stéphanie Tétreault

 

- 1er prix -
catégorie adulte


Marc-Olivier Doré
LA FILLE AU VESTIAIRE
20h48 : Ma petite pièce est vide, la lumière faiblarde, triste. Les grandes barres sont couvertes de leurs cintres. Un petit bol à monnaie devant moi – « Merci! ». J’ai des numéros, des numéros, pour passer la nuit, et encore, à en donner, et encore, des numéros et des numéros.
Y’a personne. Je me demande pourquoi le boss veut que je rentre aussi tôt.
21h37 : Les fêtards arrivent doucement, par petits groupes. Il pleut ce soir ; les manteaux sont froids. N’oubliez pas votre numéro. Ne perdez rien. Il pleut ce soir.
Les fêtards arrivent petits groupes. Certains ont déjà bu. Certains viennent se chercher quelqu’un à baiser, ça se voit. Les gars montrent leurs pecs, les filles leurs seins. Tous pareils. Bien peignés, bien habillés, rasés/épilées, parfumés. Je leur donne des numéros. Leurs manteaux, ce soir, sont froids et mouillés.
Ils réchaufferont, ils pueront. Ça sent toujours un peu bizarre ici.
22h05 : Les gens laissent n’importe quoi au vestiaire. Une veste en jeans, un petit trench-coat Burberry, un look de pimp : j’ai toute une garde-robe qui passe devant la face. Le vestiaire est justement rempli de n’importe quoi, de toutes les odeurs. Mes mains, mouillées, touchent toutes les textures, toutes les grandeurs. Cintre, numéro, manteau, monnaie, jonglent mes doigts. Cintre, numéro, manteau, monnaie. Cintre, numéro, manteau, monnaie.
Il pleut ce soir ; j’ai les mains froides.
22h53 : Il y a le rythme de la disco, bas, sourd, répétitif. C’est froid, au fond, le rythme, autant que mes mains. Il y a le DJ qui promet des bouteilles de champagne, des demandes spéciales : Rihanna, Justin, Janet. Les hanches qui bougent, des flashs d’appareils photo. Les gens s’amusent bien.
Je me rappelle l’autre soir, j’ai failli piquer 50 piastres à quelqu’un, comme ça dans son manteau. Les gens laissent n’importe quoi au vestiaire. Des fois, je me dis que j’aurai dû. Le gars a dû quitter le bar complètement saoul, 50$, on ne laisse pas ça dans un manteau, on ne fait pas ça. Alors il ne s’en serait pas rendu compte.
J’ai failli piquer 50 piastres, mais c’était beaucoup trop facile.
23h39 : Prise à regarder les gens passer, entrer, sortir, pour une cigarette. Les couples d’une nuit, un homme, une femme, pressés d’hormones qui partent, pressés de baiser, de s’endormir, de se réveiller demain, d’avoir oublié. Moi je reste dans ma petite pièce qui pue.
Il y a des gens que l’on revoit souvent, semaine après semaine, ou jour après jour. Les party girls et les party boys, que je les appelle, qui viennent fêter des choses différentes à chaque fois, ou qui ne viennent rien fêter, c’est justement leur problème. Qui viennent des fois avec le même monde, par période, ou qui repartent avec quelqu’un de différent à chaque fois.
De ces fêtards-là, ces réguliers, il y a Nico, que je respecte et que j’aime bien, et qui me respecte et qui m’aime bien. Toujours très souriant, très sensible, très gentil. Habituellement, il a du gel dans les cheveux. Je ne l’ai jamais vu avec une fille. Je crois que c’est un gars de vestiaire, justement, de garde-robe.
00h23 : Tantôt, vers minuit, la fille était folle, regardait partout. Elle avait des cheveux rouges, elle était habillée en jeans, minijupe en jeans, pas de manteau. Je l’avais déjà vu avant, mais jamais aussi excitée. Caro, la barmaid, m’a déjà dit que c’est une pute qui travaille dans une maison pas loin. En tout cas, la folle aux cheveux rouges cherchait son fils ou son chum, je ne sais plus : « Ma criss de lesbienne, tu me l’as volé. Je voulais que tu t’en occupes, j’t’ai dit, je te l’ai laissé juste cinq minutes. Toé, tu vas en manger une maudite! »
Paroles de coke, de crack, de crystal meth, je sais pas, en tout cas, de dope. Tommy, le doorman, l’a foutue dehors.
Son fils au vestiaire. Les gens nous laissent vraiment n’importe quoi.
00h35 : Je me rappelle que j’ai travaillé pour la première fois à 16 ans, dans un champ à cueillir. Au bout de ma première journée, j’ai vomi. Le soleil me tapait sur la tête, sur le champ. Il y avait trop de soleil cet été-là. Tous les jours, je me demandais pourquoi j’avais décidé d’aller au champ cet été-là. Je comptais les heures, les jours. Le champ se desséchait, se sécheressait, comme j’aimais dire. Un prof nous avait dit que le travail, ça servait à s’accomplir, à avoir une place dans la société. Le professeur voulait peut-être simplement que l’on ne deviennent pas dealer. Moi je voulais être infirmière, dans ce temps-là.
00h53 : J’ai encore mal à la tête. J’ai l’impression qu’on me l’étire, qu’on me la pince et que l’on essaie de me soulever avec. J’ai mal à la tête, j’en ai mal au cou. Je me demande si ça a à voir avec l’odeur des manteaux, le RedBull, la fatigue. La pluie.
01h30 : Tommy ne se mêle pas de ses affaires, encore une fois.
« Marie, je pense qu’on ne peut pas boire plus que deux RedBulls par jour, le savais-tu?
- Je pense que ça prend 18 ans pour rentrer dans un bar, le savais-tu? »
Maudit doorman.
01h43 : Des clients repartent. Il y en a qui trouvent que la fille au vestiaire a l’air bête. Je suis fatiguée.
J’ai regardé le téléphone cet après-midi. J’ai décidé de ne pas t’appeler. On verra demain.
02h36 : Le vestiaire, le bar doivent toujours se vider. Tantôt, ce sera la folie, le last call, les « Wake up tout le monde, c’est à qui ça? », les gens qui ont perdu leur numéro. Ça commence déjà. Les gens vont repartir en groupe, les gens auront bien bu. Salut Nico. Il pleut toujours ce soir.
Tantôt, je vais retrouver mes grandes barres et leurs cintres vides, moins de numéros que tout à l’heure. Ma lumière faiblarde et triste, le souvenir que quelque chose s’est passé ici ce soir auquel je n’ai pas participé. Je suis fatiguée.
Les manteaux qui puent vont retourner d’où ils viennent. Et tout recommencera demain.

 

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- 2e prix -
catégorie adulte

Marie-Hélène Martel
DE L’EFFICACITÉ RELATIVE D’UN VESTIAIRE SELON SON ENVIRONNEMENT
Une nouvelle information vient d’être intégrée en moi. Les yeux ont lu le mot écrit au tableau : légume. Les oreilles ont écouté les explications de l’enseignante sur ce mot. Immédiatement, une multitude d’images surgit en moi : une carotte coupée en rondelle ou arrachée à la terre, un poivron qu’on fait sauter, ses déclinaisons de couleur; brocoli cuit à la vapeur, cru et croquant, céleri, radis piquant, concombre tranché, potager, soupe, santé. Oui… mange tes légumes c’est bon pour la santé.
Je me réorganise presque instantanément. Le concept du légume est intégré et associé aux autres informations que je possède déjà. L’enseignante demande de nommer des légumes. La main droite se lève, prête à nommer une dizaine de variétés différentes. Quant à moi je passe à autre chose. L’estomac veut de la nourriture et me le signifie. Cela ne m’empêche pas d’être prêt à fournir toutes les informations classées en moi au mot sujet du mot légume.
Je suis le cerveau de Marianne. Elle a six ans. Je suis une machine parfaitement huilée, dont l’efficacité est maximale. J’absorbe, à cet endroit qu’on appelle école, des dizaines de milliers de nouvelles informations, chaque jour. Cela me demande un effort minimal. Parfois, Marianne a de la difficulté à m’utiliser correctement, mais tous les concepts dont elle a besoin sont à leur place, à l’intérieur de moi, s’entrecoupant entre eux dans un ensemble complexe dont elle n’a pas conscience.
*
Les yeux voient les lettres tracées sur le tableau, mais elles sont vides de sens. Je les photographie et les dépose dans le vestiaire, déjà débordant de mots, de concepts, d’images que je ne comprends pas. Les oreilles entendent le mot : légume. Il me semble que je le connais. Je ne suis pas sûr. Je l’ai déjà entendu, mais la voix qui l’exprimait était différente. Ce sont forcément deux mots différents… peut-être… Il va donc aussi au vestiaire. Dois-je l’associer aux lettres écrites au tableau? Je ne sais pas. Il me semble qu’il doit y avoir un lien direct entre eux, mais je n’en suis pas sûr.
Les oreilles entendent la pluie qui tombe dehors. C’est un vacarme épouvantable qui blesse les tympans. Je ne pense plus aux mots et aux sons du vestiaire. Je ne suis plus que le bruit, moi, le corps, les sens. Le vestiaire revient me hanter. La photographie de ces lettres : l-é-g-u-m-e, pulse dans mon antre. Je comprends qu’il faut que je m’y intéresse. Pour oublier la blessure sonore de la pluie, je demande aux mains de bouger, de se toucher; aux doigts de s’entrecroiser. C’est toujours le même mouvement. Ça fait du bien. Mon vestiaire est accessible à nouveau. Les voix autour de moi prononcent des mots : je reconnais certains d’entre eux, d’autres non, mais tout va beaucoup trop vite et les mots parlés surgissent au vestiaire et bousculent les autres informations. Mes oreilles entendent, au-delà du vacarme humide, qu’on veut que je « nommunlégume ». Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je n’ai pas eu le temps de faire le ménage au vestiaire, alors je répète le mot que j’ai entendu quelques secondes auparavant : céleri.
Ce n’est pas ce qu’on veut. On veut quelque chose de différent.
La pluie devient plus forte, plus forte encore. Je ne peux plus rien faire que de devenir le bruit de la pluie. Tous mes centres de classification me sont fermés : là où chaque information, chaque concept ont été intégrés mécaniquement, après de longs efforts.
Je ne peux pas répondre autre chose. Dans mon vestiaire, images, mots et concepts flottent et se heurtent entre eux. Il me faudra des heures de travail pour arriver à les classer là où ils doivent être, mais pas maintenant, pas avec la pluie, les voix des autres qui écorchent les oreilles, la lumière brillante qui provient du plafond et brûle les yeux, le grincement des chaises, le frottement du chandail sur l’épiderme. Je dois être seul, le corps nu, dans le noir et le silence. Pour faire le ménage au vestiaire.
Je suis le cerveau de Benjamin. Il a six ans. Je ne fonctionne pas comme je devrais. J’ai été construit ainsi. À cet endroit qu’on appelle école, des milliers d’informations passent par mon vestiaire chaque jour sans qu’on me laisse le temps de les classer, de les associer, des les comprendre. Les chemins, à l’intérieur de moi, sont sinueux et interminables. Je ne suis pas un ensemble. Je suis une multitude de pièces détachées qui doivent volontairement se lier entre elles. Je travaille cent, mille fois plus fort qu’un cerveau typique. Et pourtant, je fournis rarement d’aussi bons résultats.
Je suis le cerveau d’un enfant autiste.

 

 

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- 3e prix -
catégorie adulte

Stéphanie Tétreault
CHRONIQUES D’UN VESTAIRE ANGOISSÉ
Lundi le 14 octobre. M. Patenaude est de bonne humeur, ce matin, comme tous les lundis matin. J’ai eu droit à une interprétation magistrale d’un succès de la Compagnie Créole. Ça commence bien la semaine.
Jeudi le 17 octobre. Bien mis dans son peignoir, M. Patenaude est venu chercher son ensemble du jeudi : pantalon vert d’eau, chemise beige et cravate rayée. Il a dû revenir avant de quitter le logement pour prendre son parapluie. Temps maussade en perspective.
Mardi le 22 octobre. Ce matin j’ai eu droit à Aimes-tu la vie? de Boule Noire. Il n’y a pas à dire, M. Patenaude maîtrise de mieux en mieux l’art du sifflotement. Il a ciré ses chaussures noires et enfilé un veston. Réunion à la firme ou promotion en vue?
Jeudi le 31 octobre. Pas de costume ni de fantaisie pour mon matinal comptable en cette journée de l’Halloween. Il a opté pour son habituel ensemble vert-beige-rayé. Je m’attendais à ce qu’il sifflote une chanson d’horreur du genre Thriller de Michael Jackson avec chorégraphie à la zombie comprise, mais non : sa bonne humeur est inébranlable. Retour de la Compagnie Créole. Si ça fait rire les oiseaux!…
Lundi le 4 novembre. Ce matin, un petit drame est arrivé. Alors que M. Patenaude enfilait son ensemble du lundi, il a remarqué à son grand désarroi une flagrante tache jaune moutarde sur la jambe droite de son pantalon. Paniqué, il a tenté de faire disparaître la vilaine éclaboussure avec du jus de citron, mais rien n’y fit. Il a dû enfiler son pantalon du mardi. Il n’avait pas l’air très content et murmurait des mots pas très jojo entre les dents. Pas besoin de préciser que la Compagnie Créole a pris le bord.
Lundi le 11 novembre. Encore une sale tache, ce matin, mais sur la poche d’une chemise. M. Patenaude aime bien y glisser un sylo-plume. Sans doute qu’il aurait coulé. Pas de veine. Après un autre épisode de jus de citron mais sans succès, il a décidé d’assumer sa tache au bureau. Pas question pour lui d’enfiler un vêtement d’une autre journée et de décaler ainsi sa garde-robe de la semaine.
Mercredi le 20 novembre. Pas de tache à l’horizon cette semaine. Par contre, la tache d’encre sur la chemise du lundi demeure indélébile. M. Patenaude a décidé d’en acheter une neuve : beige, pareille à l’ancienne. Il a remisé la vieille chemise sur ma tablette du haut avec les gants et les foulards d’hiver. Ce matin, il ne portait pas de stylo dans la pochette de sa chemise.
Jeudi le 28 novembre. Je n’aurais jamais cru dire cela un jour, mais M. Patenaude ne sifflote plus depuis plusieurs jours, et je m’en ennuie. À peine s’il a entamé un petit air nostalgique d’Aznavour lundi dernier. Deuil insurmontable de la chemise?
Mercredi le 4 décembre. Je suis de plus en plus inquiet pour M. Patenaude. Il ne sifflote plus du tout et a commencé à délaisser l’ordre méticuleux selon lequel il range toujours ses vêtements. Pire, il a enfilé lundi son habit d’aujourd’hui! Il semble perturbé. J’ai remarqué aussi qu’en novembre, il n’a pas sorti une seule fois son négligé rouge en dentelle. En temps normal, il le porte au moins deux samedis soir par mois.
Dimanche le 8 décembre. Je me morfonds d’anxiété. M. Patenaude n’a pas ouvert mes portes depuis mercredi, excepté une courte apparition ce matin : barbe longue, pantoufles et peignoir. Il avait mauvaise mine. Sans doute est-il malade. J’espère que ça va se régler bientôt, car ce n’est très hop la vie pour le temps des fêtes qui approche à grand pas.
Mercredi le 11 décembre. Toujours sans nouvelles de M. Patenaude. J’aperçois parfois une silhouette passer, par les pentures de ma porte accordéon, mais rien de plus. S’il était souffrant, il passerait plus de temps au lit, non? Le logement me semble trop silencieux.
Vendredi le 13 décembre. Hier soir, un jeune inconnu est venu fermer ma porte. Quel effronté! Moi qui pouvais au moins profiter du faible jour qui laissait pénétrer la lumière! Maintenant, je n’y vois plus rien, comme dans une armoire à balai! Je suis néanmoins choyé côté ouïe : le jeune effronté, qui se croit tout permis, semblait foutre le bordel dans le logement de M. Patenaude. Lui si maniaque de la propreté et du rangement, il ne s’en remettra sûrement pas. Et où est-il donc, d’ailleurs?
Samedi le 14 décembre. Sombre jour. Le jeune impertinent est revenu à la charge, armé de sacs-poubelles : il m’a complètement vidé de tous mes biens! Sans même m’avertir! Plus même un cintre accroché à ma tringle de métal. Je crois bien que M. Patenaude ne viendra plus. Dommage, je l’aimais bien. Il me gardait toujours en ordre.
Mercredi le 25 décembre. Joyeux Noël à tous. Je vis perpétuellement dans la solitude la plus totale. On m’a laissé éventré, nu comme un ver, mes portes grand ouvertes devant la chambre à coucher qui est elle aussi dépourvue de tout effet personnel. Le logement est silencieux, trop silencieux. Vivrai-je isolé du reste du monde longtemps encore?
Jeudi le 2 janvier. La nouvelle année m’apporte un grand espoir… et de la compagnie : quelqu’un a loué le logement de M. Patenaude! Je vais enfin retrouver un peu de mon utilité. J’ai si hâte de connaître le nouveau locataire!
Samedi le 11 janvier. La nouvelle locataire est une vieille veuve qui vit seule. Elle semble propre et ordonnée : elle a nettoyé de fond en comble chaque pièce du logement. Ça sentait le produit domestique partout. Elle a même passé le chiffon sur mes tablettes. M. Patenaude ne l’avait pas fait depuis un bout, à vrai dire. Je me sens renaître!
Mercredi le 15 janvier. Mme Violette a terminé son grand ménage. Elle a rangé balais, brosses et vadrouilles sur mes tablettes. Elle a aussi suspendu ses vêtements d’hiver et son vison sur ma tringle. Ça sent les boules à mites, mais c’est sans doute temporaire.
Vendredi le 31 janvier. La vielle folle me prend vraiment pour une armoire à balai! Me faire passer de vestiaire à simple débarras! Faut vraiment avoir du culot. Ça ne se passera pas comme ça. D’ailleurs, il y a une vis de ma tringle qui est branlante… Si j’attendais que Mme Violette vienne chercher sa vadrouille puante…