2008
Textes gagnants
Catégorie jeunesse
1er prix :
Asyntaxie par Paul Boivni- Wisniewski
2e prix :
Le mystère du vestiaire par Dany Hudon
3e prix :
non-attribué
- 1er prix -
catégorie jeunesse
Paul Boivin-Wisniewski
ASYNTAXIE
On sous-estime parfois le pouvoir des mots. Peut-être parce quon les utilise chaque jour, chaque heure de nos journées. Cest notre moyen de communication, notre façon de se renseigner et de prendre conscience de ce qui nous entoure. Ce sont de simples lettres, mises bout à bout, auxquelles on donne une signification à la fois sonore et sémantique.
Avec ces mots, on finit par créer des phrases. Machinalement, on les enchaîne à la file indienne, entre la majuscule, la grande, la belle, la reine du commencement et le point final, cette poussière quelconque qui a le pouvoir de tout arrêter.
Et puis, on continue lopération. On met une phrase, puis une autre, et encore une autre, jusquà en former une histoire. Un roman dhorreur, un polar, une nouvelle psychologique. On crée un monde virtuel, fantaisiste parfois, où les personnages sortis tout droit de notre imagination ont une vie, respirent et cohabitent. On utilise les mots pour jouer avec les sentiments des lecteurs. On samuse à leur donner des sueurs froides ou même des chaleurs. On les fait entrer dans un vestiaire quon appelle livre, où chaque manteau représente un mot, une action, une émotion. De ces manteaux, il y en a de tout acabit.
Il y a le grand manteau rouge. En feutre. Ce manteau-là, on vide ses poches et en jaillissent les mots damour, les vrais. Sur sa couture, on peut lire les premiers ébats amoureux des jeunes filles, les premiers battements dailes dun papillon que lon nomme passion. Dans la manche, se retrouvent toutes les premières lettres damour, celles que le temps a jaunies et froissées. Celles de nos amours candides. Et puis, si on fouille bien la doublure et quon ouvre bien les yeux, on pourra peut-être voir lombre furtive dun «Je taime».
Ce manteau-là, il est là depuis longtemps, mais personne ne le réclame. Il est dans un coin, au fond du vestiaire, là où personne na accès. Pourtant, il est beau, le manteau rouge. Il va bien à tout le monde ce manteau-là. Il met en valeur les yeux, les courbes, les jambes; tout dépend de la personne. Il est même parfumé. À leau de rose le vendredi et aux fleurs bleues le mardi. Tout le monde le veut, mais personne ne le trouve. Ainsi, on se contente de beaux manteaux qui paraissent bien, mais qui ne durent quun temps. Et pourtant, il est là, caché au fond du vestiaire, le manteau rouge.
Il y a aussi la petite veste noire, en cuir. Elle est bien en vue, celle-là : cest la veste de la torture, de la cruauté. Elle est placée sur le comptoir, au vu et au su de tous. Pour que tout le monde puisse ladmirer. Sur son dos et ses épaules, on peut apercevoir les dessins de la mort, entre les déchirures et les trous laissés par des balles perdues. Posée sur son cur tel un roi sur son trône, la croix gammée fait office de joyau. Les poches nont pas de fond; elles contiennent le mensonge et le vice. On y met la main et on peut empoigner des billets de vingt dollars, ceux-là même que le père a volés à son fils pour aller jouer au casino. Et quand on regarde lintérieur, on voit la trace que son sang a laissée
Cest drôle tout de même! Cest drôle comme personne ne veut la petite veste de cuir, mais comme tout le monde la porte à la place des autres capes, pelisses et houppelandes. Comme la voie de la méchanceté est, malgré nos convictions et nos désirs, la plus souvent empruntée. Comme le viol et le vol sont à la mode. Probablement parce que le cuir lui aussi, fait bien à tout le monde. Parce que sans manteau de laideur et de mort, on ne se souviendrait pas à quel point le manteau rouge était confortable et douillet.
On sous-estime parfois le pouvoir des mots. Peut-être parce quà force dhabitude, on noublie que les mots ont le pouvoir de détruire.
Adieu mon chéri
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- 2e prix -
catégorie jeunesse
Dany Hudon
LE MYSTÈRE DU VESTIAIRE
Comme à tous les matins, je me réveille et descends à la cuisine. Tout juste tiré des brumes du sommeil, je suis calme et encore tout endormi. Mon fidèle ourson en peluche sous le bras droit et ma doudou sur lépaule gauche, je mavance tranquillement et massoie à la table pour déguster les délicieuses crêpes que maman a préparées. Alors que jen suis à ma troisième bouchées, ma mère mannonce :
- Benjamin, mon petit garçon, ce soir nous allons à une fête!
- Quelle fête? demandai-je avec difficulté.
- Ça cest une surprise! termina-t-elle en madressant un clin dil.
Une fête surprise! bien que je trouve ça étrange, je ne peux mempêcher dêtre content. À mon âge, ces soirées sont excitantes. Je mempresse de terminer mon assiette et vais jouer avec mes voitures pour faire passer le temps.
[ ]
Jentre dans la grande salle où la réception devait avoir lieu. Je serre la main de ma maman un peu plus fort à la vue de tous ces gens. Plusieurs font partie de ma famille, mais dautres me sont complètement inconnus. De grands hommes, de vieilles femmes et de petits enfants comme moi; il y a vraiment tous les types de personnes. Je massoie à une table que maman a soigneusement choisie. Je tiens à rester près de papa alors je lui demande de sasseoir à mes côtés. Je me sens en sécurité lorsquil est près de moi. Mon père est grand et fort, il pourra me protéger contre tous ces gens.
Après quelques minutes, maman se lève de sa chaise et se dirige vers une pièce un peu à lécart. Le seul accès possible est une petite porte blanche qui grince en se refermant delle-même. En regardant maman franchir cette ouverture, je ne peux retenir le frisson qui me parcourt le dos. Jai un mauvais pressentiment. Les minutes passent et je ne suis pas capable de détourner mon regard. Jattend impatiemment le retour de maman. Que se passe-t-il de lautre côté de cette porte? Lattente est trop pénible. Même si papa discute avec dautres gens, je décide de le déranger afin quil minforme sur la situation.
- Papa Où elle est maman? demandai-je dun air nerveux et incertain.
- Elle est allée porter son manteau au vestiare
- Papa Cest quoi un vestiaire?
Malheureusement, papa ne prend pas le temps de me répondre et reprend sa discussion avec lhomme à ses côté. Je minquiète toujours, mais je ne peux rien y faire. Soudain, papa se lève et me dit quil va lui aussi porter son manteau au vestiaire. « Je serai de retour dans quelques minutes » est la seule phrase rassurante quil ait prononcée. Papa ma dit de lattendre comme un grand, voici donc ma chance de lui prouver que je ne suis plus un enfant. Je le vois franchir la porte et disparaître dans cette pièce à la fois si intrigante et terrifiante. Peu importe ce qui se passera, je vais rester bien assis sur ma chaise et attendre le retour de mes parents.
Les minutes passent et ils ne sont toujours pas de retour. La pièce continue de se remplir. De nouvelles personnes arrivent à tout moment. Certaines, après avoir dit bonjour à leurs amis, franchissent cette porte blanche et disparaissent dans la pièce. Étrangement celles-ci reviennent presque aussitôt et vont sasseoir dans la pièce. Je me demande bien où mes parents sont passés. Je décide de me retourner, dos à la porte afin de me changer les idées en attendant leur retour.
La pièce est comble, il ny a presque plus de sièges vides. Toutes ses grandes personnes font beaucoup de bruit. Des femmes qui ne cessent de parler, des hommes qui éclatent de rire avec leurs grosses voix sourdes qui emplissent la salle; je ne me sens pas bien. Le regard de plusieurs personne est tourné vers moi. Je suis seul, vulnérable et si petit. Jangoisse. Je nai pas ma place ici! Le filet de tous ces regards se referme sur moi et je ne peux rien y faire. Jai chaud, jétouffe. Que faire?
Je nen peux plus! Je dois savoir ce qui se passe dans cette pièce, dans ce vestiaire Si au moins papa avait pris le temps de mexpliquer! Je marche lentement vers la porte blanche. Le poids de tous ces regards semble appesantir chacun de mes pas. Je saisis la poignée de fer. Elle est froide. Je rassemble toute ma volonté Mon cur bondit à un rythme effréné dans ma poitrine. Jouvre finalement la porte!
- SURPRISE!!!
Tous mes amis sont rassemblés dans cette petite pièce. Jétais tellement angoissé que jen avais oublié que cétait mon anniversaire. Mes tantes et mes oncles viennent membrasser et moi, je suis là, à pleurer comme un petit bébé, trop secoué par cette aventure pour en profiter.
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- 3e prix -
catégorie jeunesse
non-attribué
Textes gagnants
Catégorie adulte
1er prix :
La fille au vestiaire par Marc-Olivier Doré
2e prix :
De lefficacité relative dun vestiaire selon son environnement
par Marie-Hélène Martel
3e prix :
Chroniques dun vestiaire angoissé par Stéphanie Tétreault
- 1er prix -
catégorie adulte
Marc-Olivier Doré
LA FILLE AU VESTIAIRE
20h48 : Ma petite pièce est vide, la lumière faiblarde, triste. Les grandes barres sont couvertes de leurs cintres. Un petit bol à monnaie devant moi « Merci! ». Jai des numéros, des numéros, pour passer la nuit, et encore, à en donner, et encore, des numéros et des numéros.
Ya personne. Je me demande pourquoi le boss veut que je rentre aussi tôt.
21h37 : Les fêtards arrivent doucement, par petits groupes. Il pleut ce soir ; les manteaux sont froids. Noubliez pas votre numéro. Ne perdez rien. Il pleut ce soir.
Les fêtards arrivent petits groupes. Certains ont déjà bu. Certains viennent se chercher quelquun à baiser, ça se voit. Les gars montrent leurs pecs, les filles leurs seins. Tous pareils. Bien peignés, bien habillés, rasés/épilées, parfumés. Je leur donne des numéros. Leurs manteaux, ce soir, sont froids et mouillés.
Ils réchaufferont, ils pueront. Ça sent toujours un peu bizarre ici.
22h05 : Les gens laissent nimporte quoi au vestiaire. Une veste en jeans, un petit trench-coat Burberry, un look de pimp : jai toute une garde-robe qui passe devant la face. Le vestiaire est justement rempli de nimporte quoi, de toutes les odeurs. Mes mains, mouillées, touchent toutes les textures, toutes les grandeurs. Cintre, numéro, manteau, monnaie, jonglent mes doigts. Cintre, numéro, manteau, monnaie. Cintre, numéro, manteau, monnaie.
Il pleut ce soir ; jai les mains froides.
22h53 : Il y a le rythme de la disco, bas, sourd, répétitif. Cest froid, au fond, le rythme, autant que mes mains. Il y a le DJ qui promet des bouteilles de champagne, des demandes spéciales : Rihanna, Justin, Janet. Les hanches qui bougent, des flashs dappareils photo. Les gens samusent bien.
Je me rappelle lautre soir, jai failli piquer 50 piastres à quelquun, comme ça dans son manteau. Les gens laissent nimporte quoi au vestiaire. Des fois, je me dis que jaurai dû. Le gars a dû quitter le bar complètement saoul, 50$, on ne laisse pas ça dans un manteau, on ne fait pas ça. Alors il ne sen serait pas rendu compte.
Jai failli piquer 50 piastres, mais cétait beaucoup trop facile.
23h39 : Prise à regarder les gens passer, entrer, sortir, pour une cigarette. Les couples dune nuit, un homme, une femme, pressés dhormones qui partent, pressés de baiser, de sendormir, de se réveiller demain, davoir oublié. Moi je reste dans ma petite pièce qui pue.
Il y a des gens que lon revoit souvent, semaine après semaine, ou jour après jour. Les party girls et les party boys, que je les appelle, qui viennent fêter des choses différentes à chaque fois, ou qui ne viennent rien fêter, cest justement leur problème. Qui viennent des fois avec le même monde, par période, ou qui repartent avec quelquun de différent à chaque fois.
De ces fêtards-là, ces réguliers, il y a Nico, que je respecte et que jaime bien, et qui me respecte et qui maime bien. Toujours très souriant, très sensible, très gentil. Habituellement, il a du gel dans les cheveux. Je ne lai jamais vu avec une fille. Je crois que cest un gars de vestiaire, justement, de garde-robe.
00h23 : Tantôt, vers minuit, la fille était folle, regardait partout. Elle avait des cheveux rouges, elle était habillée en jeans, minijupe en jeans, pas de manteau. Je lavais déjà vu avant, mais jamais aussi excitée. Caro, la barmaid, ma déjà dit que cest une pute qui travaille dans une maison pas loin. En tout cas, la folle aux cheveux rouges cherchait son fils ou son chum, je ne sais plus : « Ma criss de lesbienne, tu me las volé. Je voulais que tu ten occupes, jtai dit, je te lai laissé juste cinq minutes. Toé, tu vas en manger une maudite! »
Paroles de coke, de crack, de crystal meth, je sais pas, en tout cas, de dope. Tommy, le doorman, la foutue dehors.
Son fils au vestiaire. Les gens nous laissent vraiment nimporte quoi.
00h35 : Je me rappelle que jai travaillé pour la première fois à 16 ans, dans un champ à cueillir. Au bout de ma première journée, jai vomi. Le soleil me tapait sur la tête, sur le champ. Il y avait trop de soleil cet été-là. Tous les jours, je me demandais pourquoi javais décidé daller au champ cet été-là. Je comptais les heures, les jours. Le champ se desséchait, se sécheressait, comme jaimais dire. Un prof nous avait dit que le travail, ça servait à saccomplir, à avoir une place dans la société. Le professeur voulait peut-être simplement que lon ne deviennent pas dealer. Moi je voulais être infirmière, dans ce temps-là.
00h53 : Jai encore mal à la tête. Jai limpression quon me létire, quon me la pince et que lon essaie de me soulever avec. Jai mal à la tête, jen ai mal au cou. Je me demande si ça a à voir avec lodeur des manteaux, le RedBull, la fatigue. La pluie.
01h30 : Tommy ne se mêle pas de ses affaires, encore une fois.
« Marie, je pense quon ne peut pas boire plus que deux RedBulls par jour, le savais-tu?
- Je pense que ça prend 18 ans pour rentrer dans un bar, le savais-tu? »
Maudit doorman.
01h43 : Des clients repartent. Il y en a qui trouvent que la fille au vestiaire a lair bête. Je suis fatiguée.
Jai regardé le téléphone cet après-midi. Jai décidé de ne pas tappeler. On verra demain.
02h36 : Le vestiaire, le bar doivent toujours se vider. Tantôt, ce sera la folie, le last call, les « Wake up tout le monde, cest à qui ça? », les gens qui ont perdu leur numéro. Ça commence déjà. Les gens vont repartir en groupe, les gens auront bien bu. Salut Nico. Il pleut toujours ce soir.
Tantôt, je vais retrouver mes grandes barres et leurs cintres vides, moins de numéros que tout à lheure. Ma lumière faiblarde et triste, le souvenir que quelque chose sest passé ici ce soir auquel je nai pas participé. Je suis fatiguée.
Les manteaux qui puent vont retourner doù ils viennent. Et tout recommencera demain.
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- 2e prix -
catégorie adulte
Marie-Hélène Martel
DE LEFFICACITÉ RELATIVE DUN VESTIAIRE SELON SON ENVIRONNEMENT
Une nouvelle information vient dêtre intégrée en moi. Les yeux ont lu le mot écrit au tableau : légume. Les oreilles ont écouté les explications de lenseignante sur ce mot. Immédiatement, une multitude dimages surgit en moi : une carotte coupée en rondelle ou arrachée à la terre, un poivron quon fait sauter, ses déclinaisons de couleur; brocoli cuit à la vapeur, cru et croquant, céleri, radis piquant, concombre tranché, potager, soupe, santé. Oui mange tes légumes cest bon pour la santé.
Je me réorganise presque instantanément. Le concept du légume est intégré et associé aux autres informations que je possède déjà. Lenseignante demande de nommer des légumes. La main droite se lève, prête à nommer une dizaine de variétés différentes. Quant à moi je passe à autre chose. Lestomac veut de la nourriture et me le signifie. Cela ne mempêche pas dêtre prêt à fournir toutes les informations classées en moi au mot sujet du mot légume.
Je suis le cerveau de Marianne. Elle a six ans. Je suis une machine parfaitement huilée, dont lefficacité est maximale. Jabsorbe, à cet endroit quon appelle école, des dizaines de milliers de nouvelles informations, chaque jour. Cela me demande un effort minimal. Parfois, Marianne a de la difficulté à mutiliser correctement, mais tous les concepts dont elle a besoin sont à leur place, à lintérieur de moi, sentrecoupant entre eux dans un ensemble complexe dont elle na pas conscience.
*
Les yeux voient les lettres tracées sur le tableau, mais elles sont vides de sens. Je les photographie et les dépose dans le vestiaire, déjà débordant de mots, de concepts, dimages que je ne comprends pas. Les oreilles entendent le mot : légume. Il me semble que je le connais. Je ne suis pas sûr. Je lai déjà entendu, mais la voix qui lexprimait était différente. Ce sont forcément deux mots différents peut-être Il va donc aussi au vestiaire. Dois-je lassocier aux lettres écrites au tableau? Je ne sais pas. Il me semble quil doit y avoir un lien direct entre eux, mais je nen suis pas sûr.
Les oreilles entendent la pluie qui tombe dehors. Cest un vacarme épouvantable qui blesse les tympans. Je ne pense plus aux mots et aux sons du vestiaire. Je ne suis plus que le bruit, moi, le corps, les sens. Le vestiaire revient me hanter. La photographie de ces lettres : l-é-g-u-m-e, pulse dans mon antre. Je comprends quil faut que je my intéresse. Pour oublier la blessure sonore de la pluie, je demande aux mains de bouger, de se toucher; aux doigts de sentrecroiser. Cest toujours le même mouvement. Ça fait du bien. Mon vestiaire est accessible à nouveau. Les voix autour de moi prononcent des mots : je reconnais certains dentre eux, dautres non, mais tout va beaucoup trop vite et les mots parlés surgissent au vestiaire et bousculent les autres informations. Mes oreilles entendent, au-delà du vacarme humide, quon veut que je « nommunlégume ». Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je nai pas eu le temps de faire le ménage au vestiaire, alors je répète le mot que jai entendu quelques secondes auparavant : céleri.
Ce nest pas ce quon veut. On veut quelque chose de différent.
La pluie devient plus forte, plus forte encore. Je ne peux plus rien faire que de devenir le bruit de la pluie. Tous mes centres de classification me sont fermés : là où chaque information, chaque concept ont été intégrés mécaniquement, après de longs efforts.
Je ne peux pas répondre autre chose. Dans mon vestiaire, images, mots et concepts flottent et se heurtent entre eux. Il me faudra des heures de travail pour arriver à les classer là où ils doivent être, mais pas maintenant, pas avec la pluie, les voix des autres qui écorchent les oreilles, la lumière brillante qui provient du plafond et brûle les yeux, le grincement des chaises, le frottement du chandail sur lépiderme. Je dois être seul, le corps nu, dans le noir et le silence. Pour faire le ménage au vestiaire.
Je suis le cerveau de Benjamin. Il a six ans. Je ne fonctionne pas comme je devrais. Jai été construit ainsi. À cet endroit quon appelle école, des milliers dinformations passent par mon vestiaire chaque jour sans quon me laisse le temps de les classer, de les associer, des les comprendre. Les chemins, à lintérieur de moi, sont sinueux et interminables. Je ne suis pas un ensemble. Je suis une multitude de pièces détachées qui doivent volontairement se lier entre elles. Je travaille cent, mille fois plus fort quun cerveau typique. Et pourtant, je fournis rarement daussi bons résultats.
Je suis le cerveau dun enfant autiste.
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- 3e prix -
catégorie adulte
Stéphanie Tétreault
CHRONIQUES DUN VESTAIRE ANGOISSÉ
Lundi le 14 octobre. M. Patenaude est de bonne humeur, ce matin, comme tous les lundis matin. Jai eu droit à une interprétation magistrale dun succès de la Compagnie Créole. Ça commence bien la semaine.
Jeudi le 17 octobre. Bien mis dans son peignoir, M. Patenaude est venu chercher son ensemble du jeudi : pantalon vert deau, chemise beige et cravate rayée. Il a dû revenir avant de quitter le logement pour prendre son parapluie. Temps maussade en perspective.
Mardi le 22 octobre. Ce matin jai eu droit à Aimes-tu la vie? de Boule Noire. Il ny a pas à dire, M. Patenaude maîtrise de mieux en mieux lart du sifflotement. Il a ciré ses chaussures noires et enfilé un veston. Réunion à la firme ou promotion en vue?
Jeudi le 31 octobre. Pas de costume ni de fantaisie pour mon matinal comptable en cette journée de lHalloween. Il a opté pour son habituel ensemble vert-beige-rayé. Je mattendais à ce quil sifflote une chanson dhorreur du genre Thriller de Michael Jackson avec chorégraphie à la zombie comprise, mais non : sa bonne humeur est inébranlable. Retour de la Compagnie Créole. Si ça fait rire les oiseaux!
Lundi le 4 novembre. Ce matin, un petit drame est arrivé. Alors que M. Patenaude enfilait son ensemble du lundi, il a remarqué à son grand désarroi une flagrante tache jaune moutarde sur la jambe droite de son pantalon. Paniqué, il a tenté de faire disparaître la vilaine éclaboussure avec du jus de citron, mais rien ny fit. Il a dû enfiler son pantalon du mardi. Il navait pas lair très content et murmurait des mots pas très jojo entre les dents. Pas besoin de préciser que la Compagnie Créole a pris le bord.
Lundi le 11 novembre. Encore une sale tache, ce matin, mais sur la poche dune chemise. M. Patenaude aime bien y glisser un sylo-plume. Sans doute quil aurait coulé. Pas de veine. Après un autre épisode de jus de citron mais sans succès, il a décidé dassumer sa tache au bureau. Pas question pour lui denfiler un vêtement dune autre journée et de décaler ainsi sa garde-robe de la semaine.
Mercredi le 20 novembre. Pas de tache à lhorizon cette semaine. Par contre, la tache dencre sur la chemise du lundi demeure indélébile. M. Patenaude a décidé den acheter une neuve : beige, pareille à lancienne. Il a remisé la vieille chemise sur ma tablette du haut avec les gants et les foulards dhiver. Ce matin, il ne portait pas de stylo dans la pochette de sa chemise.
Jeudi le 28 novembre. Je naurais jamais cru dire cela un jour, mais M. Patenaude ne sifflote plus depuis plusieurs jours, et je men ennuie. À peine sil a entamé un petit air nostalgique dAznavour lundi dernier. Deuil insurmontable de la chemise?
Mercredi le 4 décembre. Je suis de plus en plus inquiet pour M. Patenaude. Il ne sifflote plus du tout et a commencé à délaisser lordre méticuleux selon lequel il range toujours ses vêtements. Pire, il a enfilé lundi son habit daujourdhui! Il semble perturbé. Jai remarqué aussi quen novembre, il na pas sorti une seule fois son négligé rouge en dentelle. En temps normal, il le porte au moins deux samedis soir par mois.
Dimanche le 8 décembre. Je me morfonds danxiété. M. Patenaude na pas ouvert mes portes depuis mercredi, excepté une courte apparition ce matin : barbe longue, pantoufles et peignoir. Il avait mauvaise mine. Sans doute est-il malade. Jespère que ça va se régler bientôt, car ce nest très hop la vie pour le temps des fêtes qui approche à grand pas.
Mercredi le 11 décembre. Toujours sans nouvelles de M. Patenaude. Japerçois parfois une silhouette passer, par les pentures de ma porte accordéon, mais rien de plus. Sil était souffrant, il passerait plus de temps au lit, non? Le logement me semble trop silencieux.
Vendredi le 13 décembre. Hier soir, un jeune inconnu est venu fermer ma porte. Quel effronté! Moi qui pouvais au moins profiter du faible jour qui laissait pénétrer la lumière! Maintenant, je ny vois plus rien, comme dans une armoire à balai! Je suis néanmoins choyé côté ouïe : le jeune effronté, qui se croit tout permis, semblait foutre le bordel dans le logement de M. Patenaude. Lui si maniaque de la propreté et du rangement, il ne sen remettra sûrement pas. Et où est-il donc, dailleurs?
Samedi le 14 décembre. Sombre jour. Le jeune impertinent est revenu à la charge, armé de sacs-poubelles : il ma complètement vidé de tous mes biens! Sans même mavertir! Plus même un cintre accroché à ma tringle de métal. Je crois bien que M. Patenaude ne viendra plus. Dommage, je laimais bien. Il me gardait toujours en ordre.
Mercredi le 25 décembre. Joyeux Noël à tous. Je vis perpétuellement dans la solitude la plus totale. On ma laissé éventré, nu comme un ver, mes portes grand ouvertes devant la chambre à coucher qui est elle aussi dépourvue de tout effet personnel. Le logement est silencieux, trop silencieux. Vivrai-je isolé du reste du monde longtemps encore?
Jeudi le 2 janvier. La nouvelle année mapporte un grand espoir et de la compagnie : quelquun a loué le logement de M. Patenaude! Je vais enfin retrouver un peu de mon utilité. Jai si hâte de connaître le nouveau locataire!
Samedi le 11 janvier. La nouvelle locataire est une vieille veuve qui vit seule. Elle semble propre et ordonnée : elle a nettoyé de fond en comble chaque pièce du logement. Ça sentait le produit domestique partout. Elle a même passé le chiffon sur mes tablettes. M. Patenaude ne lavait pas fait depuis un bout, à vrai dire. Je me sens renaître!
Mercredi le 15 janvier. Mme Violette a terminé son grand ménage. Elle a rangé balais, brosses et vadrouilles sur mes tablettes. Elle a aussi suspendu ses vêtements dhiver et son vison sur ma tringle. Ça sent les boules à mites, mais cest sans doute temporaire.
Vendredi le 31 janvier. La vielle folle me prend vraiment pour une armoire à balai! Me faire passer de vestiaire à simple débarras! Faut vraiment avoir du culot. Ça ne se passera pas comme ça. Dailleurs, il y a une vis de ma tringle qui est branlante Si jattendais que Mme Violette vienne chercher sa vadrouille puante